Erenlai - Gérard Bailhache
Gérard Bailhache

Gérard Bailhache

Doctor in Philosophy. I work closely with directors of social sector institutions on the problematic areas surrounding meaning, responsibilities and dignity and also with physicians on the ethical implications of their practice. My concern: leaving in the hands of these important actors of our social life, the philosophical reflections needed to understand the many transformations not only to the individual life, but also to the collective life. Asserting the permanence and insistence of the question of meaning is at the heart of this work.

Wednesday, 08 September 2010 14:45

Chercher et rechercher

Chercher et rechercher, venir pour chercher, s’arrêter pour chercher encore, partir en ayant trouvé autre chose que ce qui était attendu. Le cheminement du chercheur que nous sommes tous est imprévisible et nous avons tous en mémoire des itinéraires dont les bifurcations nous ont surpris.

“Qu’est-ce qu’il cherche dans ce détour incompréhensible?” Justement, l’expérience de l’incompréhensible peut conduire à prendre des sentiers nouveaux, à frayer des avancées inédites, à tracer des sentes à ses risques et périls. Chercher, c’est partir du bien connu en éprouvant une insatisfaction et en désirant une plus grande clarté, une nouvelle lumière. Chercher, c’est se mettre en route à partir d’une histoire et porter en soi ce désir tenace de marcher vers l’avenir en éclairant le présent.

Une pause alors s’impose. M’arrêter pour considérer ce qui a eu lieu, me poser dans mon présent pour prendre acte de qui je suis, tourner mes regards vers l’avant pour découvrir à nouveaux frais ce qui est possible et désirable : chercher est un travail d’enfantement qui peut provoquer des ébranlements inattendus. Chercher est une joie : joie de la naissance, joie de la découverte, joie de la surprise. Chercher et rechercher, jour après jour, c’est tout simplement être vivant. C’est ré-ouvrir chaque matin notre regard sur le monde et sur les autres, c’est ré-entendre le murmure des voix humaines en quête de sens et d’attention.

“Le sol est rude. Et de cette rudesse
je m’éprends. Seule importe au petit matin
l’unique joie parmi les êtres et les choses.
 
Alors tentons de délier les mots rétifs,
de suivre encore le chemin
par où quelque sentier nous donnera la mer.”

Philippe Delaveau, Petites gloires ordinaires, poèmes. Gallimard,1999, p 95-96.

Accueillir les petites gloires ordinaires est le fruit secret et précieux de la recherche incessante qui nous éveille chaque matin à la beauté fragile du monde. Ces gloires font naître en nous de la passion. Cette passion inventive et incessante pour ce qui est là, chaque jour redonné à notre vigilance amoureuse. Cherchons, cherchons encore, cherchons toujours : la joie sera donnée.

(Photo by Liang Zhun)

 

Wednesday, 21 July 2010 11:21

Levinas à Taiwan.

Soudain, je me suis retrouvé dans un paysage de montagnes, le ciel bas, les nuages flottant sur les sommets pour l’heure invisibles. J’allais commencer un enseignement consacré à Emmanuel Levinas dont l’œuvre ne cesse de rayonner aux quatre coins du monde. J’étais étonné depuis plusieurs semaines, ayant reçu une invitation à venir de l’autre côté de la terre faire découvrir cette pensée qui continue à m’intriguer par sa force et sa faiblesse.

Ayant à mes côtés un traducteur qui est devenu au fil des jours un ami, j’ai commencé à parler, à présenter, à expliquer. Les visages étaient attentifs, les corps silencieux pliés sur les feuilles, cahiers et écrans qui se remplissaient de signes qui m’émerveillaient : mes mots transcrits en caractères chinois à très grande vitesse !

Apprivoisement mutuel, régulation de mon débit, attente patiente de la traduction, écoute du silence qui régnait en ce lieu, puis premières questions. Il m’est arrivé d’enseigner Levinas à des auditoires multiples au fil des années, jamais je n’avais eu des questions aussi pertinentes dès la première séance. Les étudiants allaient droit au cœur des difficultés, non pour les pointer et faire les scribes intelligents mais bien pour tenter de comprendre un peu mieux cet auteur qui les attire et dont la pensée est difficile.

Qu’est-ce qui les attire en cette pensée si particulière, née dans une culture si différente ? J’ai perçu que l’effort fait par Levinas pour penser l’altérité les fascine et les surprend. Est-il vrai que l’altérité est d’abord et avant tout celle de l’autre homme ? N’y a-t-il pas aussi l’altérité du monde ? L’altérité de l’animal ? Comment comprendre cette pensée de l’altérité lorsque la structure familiale est si importante et déterminante pour se comprendre et se situer dans la société ?

La lecture partielle de la première grande œuvre Totalité et Infini a permis de comprendre comment Levinas traite ces questions et justifie ses choix. Une pensée de l’éthique si radicale interroge des êtres nés dans le bouddhisme ou le confucianisme et apparut peu à peu une question propre à toute société aujourd’hui : Qu’est-ce que le bien commun ? Comment vivre les uns avec les autres ? Qu’est-ce qui fait loi dans ce que Levinas appelle « l’entre-nous » ?

Il y avait quelque chose d’étrange dans cet échange au fil des jours : une pensée très occidentale, pétrie au creuset grec et juif, touchait des jeunes chinois dans leur être propre et leur être ensemble. Et j’ai découvert une réelle connaissance des auteurs qu’ils citaient, que ce soit Foucault, Derrida, Deleuze, Bachelard, Arendt entre autres. Les auteurs sont lus, ils sont situés les uns par rapport aux autres et leurs questions sont perçues comme vitales.

J’ai rencontré des étudiants extrêmement sérieux, travailleurs, modestes, habités par le goût de ce travail si particulier qu’est le travail de la pensée. Et j’ai à nouveau fait l’expérience de la transmission comme parole adressée à d’autres, parole qui est reçue à chaque fois sur des terreaux différents qui accueillent plus ou moins facilement ou volontiers ces mots qui tentent de faire entendre une voix. La voix de Levinas était claire, légère comme une flûte : elle résonne aujourd’hui et vibre en des intelligences qui n’en ont pas fini de s’expliquer avec le monde, avec eux-mêmes, avec autrui. C’est toujours un autre qui nous indique le chemin, qui nous fait le don des mots pour comprendre l’expérience d’être-là avec d’autres en ce monde.

Ces jours en ce lieu, Huafan University, ont été l’écoute de cette voix qui nous provoque à dire, à penser, à traduire en nos lieux singuliers qu’être homme va toujours avec l’autre homme et le souci de tous les hommes.

Un après-midi, le soleil a fait son apparition et a lentement dissous les nuages ; les sommets proches sont apparus, se découpant dans le lointain, dans une clarté si singulière et si belle, comme une pureté espérée depuis tant de jours. Il y avait là une expérience partagée de la beauté et de la surprise devant tant de simplicité.

Le monde, ici et maintenant, nous étonnait par sa fulgurance et cette fulgurance partagée nous reconduisait à notre texte : l’existence est sans fin partagée, dans ses déchirements et ses splendeurs. Autrui est celui avec qui je partage le monde et à qui je donne ce qui m’est le plus cher. Levinas, par le silence de sa voix maintenant éteinte et vibrant dans son texte, nous donnait de reconnaître ce don. Nos yeux l’ont ensuite lu avec une joie secrète et partagée.

 

Photo by J. Duraud

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